Le travail ne se limite pas à l’emploi productif
Dans l’introduction de son dernier ouvrage En finir avec la productivité, Laetitia Vitaud, spécialiste du futur du travail, s’interroge quant à elle sur la notion de productivité :
« La productivité est le concept phare d’un système qui soutient une manière de voir le monde et ensuite de distribuer les richesses. Le XXe siècle a donné naissance à notre économie moderne. C’est l’ère industrielle qui a fait de la productivité un pilier de notre système global de pensée. Elle nous a donné la productivité et le PIB, ces concepts qui permettent aujourd'hui de mesurer, taxer et distribuer la valeur économique. »
Laetitia Vitaud (2022), En finir avec la productivité : Critique féministe d’une notion phare du monde du travail, Payot.
Dans cet essai stimulant, Laetitia Vitaud souligne également que le concept de productivité entretient une division sexuée du travail au sens où il invisibilise le travail gratuit et domestique – assuré majoritairement par les femmes – alors qu’il est un rouage essentiel du système : « le travail reproductif (faire à manger, s’occuper des enfants) soutient le travail productif » . Mais pour les économistes classiques, ce qui est gratuit n’a pas de valeur… et ce, quelle que soit l’activité considérée. Prenons une activité simple : tondre la pelouse. Si l’activité est réalisée sur son temps libre, elle sera considérée comme improductive. Si la même activité est réalisée pour le compte d’une collectivité, ce sera de la dépense d’argent public ; elle ne valorise aucun capital. En revanche, si elle est prise en charge par une entreprise à but lucratif, alors, tondre la pelouse sera considérée comme une activité créatrice de valeur et de richesse et sera comptabilisée dans le PIB. Dans les trois cas, c’est pourtant la même activité, le même travail qui est effectué
Pour éclairer ces écarts de représentation, nous pouvons mobiliser les travaux de la sociologue Marie-Anne Dujarier. Dans Troubles dans le travail, elle explore la définition évolutive du travail. Pendant des années, une définition du travail a prévalu : « il y avait un consensus social pour considérer comme travail toute activité qui demande de la peine, qui produit quelque chose d’utile pour la subsistance et qui s'effectue dans le cadre d’un emploi rémunéré ». Ce qui sort de ce cadre n’est alors pas considéré comme du travail par nos institutions. Ainsi, le travail gratuit, domestique et parental, assuré essentiellement par les femmes n’est pas considéré comme du travail ; le travail bénévole et associatif, massivement opéré par des retraités, non plus. Pour un certain nombre des personnes que nous avons rencontrées, l’élargissement de notre compréhension de ce qui recouvre le travail est essentiel. C’est sans doute Hacer Us, chargée d’étude sur la soutenabilité de l’innovation chez Michelin, qui l’exprime le mieux : « Si un dirigeant ne fait pas le ménage chez lui, il se déconnecte d’une partie du monde et il se positionne en “je donne du travail à ma femme de ménage” alors qu’il est la condition d’existence de cette femme de ménage » Cet exemple qui nous a été cité par trois personnes différentes, est significatif d’une volonté de penser le travail de manière systémique : il ne s’agit pas seulement de regarder les conditions d’exercice de son travail rémunéré, mais de regarder ce que ces conditions impliquent pour l’environnement, la société et les autres, en l’occurrence : déséquilibre dans la répartition des tâches domestiques ou maintien dans une situation de précarité de travailleuses pauvres Une vision qui appelle à d’autres manières de penser ce qui fait la valeur d’une activité.
Aujourd’hui, de nombreuses activités utiles ne sont pas considérées comme du travail (le bénévolat, le travail domestique, etc.) et à l’inverse, de nombreux emplois sont perçus comme inutiles, voire délétères pour la société et l’environnement. Rappelons-nous de l’énorme succès de l’expression « bullshit jobs » popularisée par l’anthropologue David Graeber en 2019. De nombreux professionnels se sont retrouvés dans cette appellation des « jobs à la con » : « si vous ne faisiez pas ce que vous faîtes, personne ne s’en rendrait compte, voire le monde s’en porterait mieux ». Les « planeurs » dont le travail consiste à planifier, calculer et optimiser et qui peuplent les grandes entreprises, comme les collectivités et les institutions publiques, se posent de plus en plus de questions sur le sens de leur travail. En 2019, David Graeber a jeté une lumière crue sur le paradoxe suivant : de nombreux jobs inutiles à la société sont extrêmement bien payés quand de nombreux emplois utiles sont très faiblement rémunérés (enseignants, infirmières, éboueurs…). La crise du COVID a continué d’alimenter ces débats sur l’utilité sociale des métiers et notamment sur les métiers dits essentiels.
[1] Laetitia Vitaud (2022), En finir avec la productivité : Critique féministe d’une notion phare du monde du travail, Payot.
[2] Op. cit.
[3] Exemple tiré de Usul2000 (2015), « Le Salaire à Vie (Bernard Friot) », YouTube, à partir de la 14e minute.
[4] Marie-Anne Dujarier (2021), Troubles dans le travail : Sociologie d’une catégorie de pensée, PUF.
[5] Entretien avec Hacer Us, réalisé le 22 septembre 2022.
[6] Voir par exemple Caroline Ibos (2012), Qui gardera nos enfants ? Les nounous et les mères, Flammarion. Ou Lucie Tourette (2022), « Féministes, qui fait le ménage chez vous ? », La Déferlante, n°5.
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