3.3.2. La puissance des récits
Rendre désirable le changement de modèle tout en tenant compte des contextes sociaux
L’urgence écologique nous oblige à revoir en profondeur nos modes de vie et nos comportements. Produire moins, consommer moins, cela reviendra-t-il à prendre moins de plaisir ? Pour de nombreux citoyens et travailleurs, notamment les plus vulnérables, la transition écologique peut être perçue comme une contrainte. Mettre un col roulé pour diminuer sa facture énergétique, limiter ses déchets, ne plus prendre sa voiture pour aller travailler, se former et s’adapter aux nouvelles normes pour ne pas perdre son emploi… autant d’injonctions qui pèsent le plus souvent sur les classes populaires, pourtant infiniment moins responsables du dérèglement climatique que les populations aisées D’autant que le récit qui prédomine depuis des décennies semble miser davantage sur les « éco-gestes » et la responsabilité morale de l’individu (du citoyen, du travailleur) plutôt que sur des choix collectifs en matière d’infrastructures et de modèles sociaux.
De plus, ces discours moralisateurs – et réducteurs – ne semblent pas efficaces pour mobiliser le plus grand nombre. Les scientifiques, les chercheurs, les dirigeants d’entreprise engagés, les salariés militants en sont convaincus : il nous faut à présent réussir à rendre désirable la transition écologique. Dans son dernier essai Qui sauvera la planète, Nathanaël Wallenhorst évoque la puissance des récits : « Nos existences continuent d'être portées par des récits et c'est avec eux, à travers eux que se joue l'avenir politique de notre monde. Ces nouveaux récits constituent des leviers puissants : les histoires que l'on se raconte valent plus que les faits eux-mêmes ». En effet, il ne suffit pas de savoir ce qu’il faudrait faire pour le faire. Les travaux de recherche en sciences comportementales et en psychologie sociale expliquent que nous ne pouvons pas compter sur le seul levier de la rationalité pour voir advenir des changements de comportements En plus des chiffres et des données, nous avons besoin de récits, de modèles, d’exemples inspirants validés par son groupe de pairs. Il ne s’agit pas d’édulcorer la réalité ni de tomber dans une « positive attitude » béate mais bien de mobiliser des récits qui tiennent compte des contextes sociaux dans lesquels les individus évoluent. Dans un article intitulé « Retour sur la dépolitisation des enjeux de l’individu », le sociologue Jean-Baptiste Comby rappelle que « Les idées, les opinions, les représentations sont construites au gré d’expériences socialisatrices [...] ce qui a de l’effet, ce ne sont pas les médias, les messages ou les idées, mais une rencontre entre des discours ou des représentations et les contextes sociaux dans lesquels les individus vivent et (se) pensent » Or, quelle expérience plus socialisatrice que le travail ? Notre entreprise, notre collectif de travail, nos collègues façonnent nos représentations et nos manières de penser, de se penser dans le monde. Aussi, si nous voulons que le travail soit le lieu de l’expérimentation d’un nouveau récit autour de la transition écologique, il nous faut interroger ses multiples dimensions : la finalité du travail (et son impact sur le vivant), les conditions d’exercice du travail, le partage de la valeur.
Ludovic Voet, secrétaire confédéral à la Confédération Européenne des Syndicats souligne que l’enjeu prioritaire aujourd'hui est de donner confiance aux salariés dans la transition écologique, notamment à ceux qui seront le plus impactés à court-terme : les travailleurs de l’industrie lourde. « En tant qu’acteur du syndicalisme, l’approche quantitative et macro-économique ne nous aide pas beaucoup. Dire que la transition écologique va créer 2 millions d’emplois au sein de l’UE ne nous aide pas à convaincre ni à rassurer les gens. C’est une approche un peu hors-sol, cela donne l’impression que la transition écologique va se faire toute seule » Le représentant syndical insiste sur la nécessité d’avoir une vision locale et territorialisée des enjeux. Pour pouvoir donner confiance aux habitants des régions qui ont déjà vécu la désindustrialisation – et ses conséquences sociales désastreuses – il faut pouvoir parler des conséquences concrètes au niveau du travail et anticiper les questions de justice sociale.
Tout n’est pas qu’une affaire de chiffres. Ludovic Voet souligne un paradoxe avec lequel il faut composer lorsque l’on parle d’écologie : c’est bien souvent dans les « industries brunes » (les industries les plus polluantes : le charbon, l'acier, la métallurgie) que l’on retrouve le plus haut sentiment d’appartenance au métier. « Ce sentiment de fierté n’est pas imposé par les employeurs. Dans l’industrie du charbon, les salariés tirent leur fierté du fait d’exercer un métier dur et pénible, mais aussi parce qu’ils ont conscience qu’ils contribuent à fournir de l’énergie à des millions de gens . » indique-t-il. De plus, ces industries sont historiquement dotées d’une forte culture syndicale qui a contribué à conférer aux travailleurs un sentiment de fierté et d’appartenance à la classe laborieuse. L’identité de classe était un élément constitutif du sens au travail. Ainsi, quand on traite de la reconversion de ces professionnels, il faut être vigilant au récit qu’on leur propose. « Si l’on demande à des millions d’ouvriers de se reconvertir dans l’éolien mais que ces emplois verts sont beaucoup plus mal payés et dans des entreprises où le dialogue social est inexistant, l’enthousiasme des salariés sera tout relatif » insiste Ludovic Voet. Pour embarquer les salariés sur la transition écologique – et notamment les premiers concernés – il faut un discours et une vision du futur qui intègre les dimensions de finalité du travail mais aussi des conditions de travail. D’où la nécessité d’expliciter beaucoup plus les compétences dont on aura besoin demain, et les valoriser.
Alexandre Guilluy, co-fondateur des Alchimistes – entreprise de tri et de valorisation des déchets alimentaires – partage également le constat de la puissance des récits. Si dans son organisation, les cadres – issus majoritairement des grandes écoles – rejoignent le projet pour aligner leurs valeurs personnelles avec leur travail, les opérateurs des sites, eux, le font d’abord pour obtenir un emploi rémunéré. Néanmoins, le co-fondateur remarque que la quête de sens traverse tous les niveaux hiérarchiques : « tous nos salariés sont mus par cette volonté de participer à quelque chose qui les dépasse, à quelque chose de plus grand que soi et ils sont fiers d’exercer un travail qui a une utilité sociale ». Alexandre nous confie cette anecdote qui en dit long sur le sentiment d’appartenance à l’entreprise : « Nous avons eu un reportage sur la BBC. Un de nos opérateurs est d’origine congolaise, quand ses amis de Kinshasa l’ont appelé pour lui dire qu’il l’avait vu à la télévision et le féliciter, il s’est dit qu’il se passait vraiment quelque chose ! Il ne faut pas sous-estimer le poids de l’entourage social et amical » En effet, la perception de nos pairs sur notre travail a un rôle déterminant dans le processus d’identification professionnelle et la construction d’un sentiment de fierté au travail.
Nous sommes donc bien engagés dans une bataille des récits. Il s’agit d’inventer de nouvelles visions du travail et de la transition écologique, des récits dans lesquels les professionnels pourront se retrouver en fonction de leurs aspirations individuelles, de leurs compétences, de leurs savoir-faire et de leurs parcours sociaux. Et où chacun pourra finalement trouver sa place et développer un sentiment d’appartenance et de fierté.
[1] En France, 10 % des personnes les plus aisées ont une empreinte carbone 8 fois supérieure à celle des 10 % les plus précaires (Guillaume Amorotti (2020), op. cit., p. XX). Pour aller plus loin, voir : Lucas Chancel (2017), Insoutenables inégalités : Pour une justice sociale et environnementale, Les Petits Matins.
[2] Nathanaël Wallenhorst (2022), Qui sauvera la planète ? les technocrates, les autocrates, ou les démocrates…, Actes Sud.
[3] Voir Georges Marshall (2017), Le syndrome de l'autruche : Pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique, Actes Sud.
[4] Jean-Baptiste Comby (2019), « Retour sur la dépolitisation des enjeux écologiques » In Fondation Copernic, Manuel indocile de sciences sociales, La Découverte, pp. 470-480.
[5] Entretien avec Ludovic Voet, réalisé le 15 juillet 2022.
[6] Ibid.
[7] Ibid.
[8] Entretien avec Alexandre Guilluy, op. cit.
[9] Ibid.
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