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Face à la pression des enjeux écologiques, de plus en plus d’organisations se lancent dans de grands projets de transformation de leur modèle. On ne peut que s’en réjouir. Dans l’étude réalisée par Occurrence pour la Fondation The Adecco Group, près de 40 % des dirigeants interrogés déclarent mettre en place des actions qui s’inscrivent dans des projets d’ordre stratégique pour l’entreprise. Néanmoins, comme tout grand projet, les redirections écologiques ne sont pas à l’abri des échecs ; on estime à à peine un tiers le taux de succès des projets de transformation . Dans l’étude d’Occurrence, près d’un dirigeant sur quatre admet que les actions en faveur de la transition écologique, tout type d’actions confondu, manquent d’efficacité. Les salariés sont encore plus critiques et sont près de 50% à interroger la pertinence des projets mis en œuvre dans leur entreprise . Les trois premières raisons d’échec évoquées sont : le manque d’engagement des équipes, le coût trop élevé des actions initiées et leur inadéquation à l’organisation . En d’autres termes : des projets considérés comme « hors sol » et non appropriés par les équipes.
Valérie Pueyo, chercheuse et maîtresse de conférences en ergonomie à l’Institut d’Études du Travail de Lyon, travaille avec ses étudiants sur ces « utopies qui ne passent pas du point de vue du travail ». Parmi les projets proposés dans le cadre du master « Travail et Transitions Écologiques et Sociétales », elle remarque que peu d’organisations, privées comme publiques, soignent la phase d’élaboration et prennent le temps de diagnostiquer les besoins en termes de ressources, de compétences et d’organisation du travail. Les étudiants sont face à des projets tentaculaires déconnectés des possibilités réelles de mise en œuvre. « Le rôle de nos étudiants est d’amener les organisations à repenser ce qui est faisable ou non, c’est-à-dire à remettre à plat les projets, quitte à en abandonner provisoirement certaines dimensions » résume-t-elle.
Pour Valérie Pueyo, cette déprise du réel est en partie liée au mode de financement des projets de transition. Cela est d’autant plus prégnant pour les projets issus du secteur public ou d’entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS) qui reposent essentiellement sur des financements extérieurs – subventions, commandes publiques ou mécénat. Les financements étant de plus en plus rarement accordés à la totalité d’un projet, les acteurs sont contraints de cumuler les demandes et se retrouvent pris dans un millefeuille de dispositifs qui, tous, imposent des contraintes et des critères d’évaluation spécifiques. Ces enchevêtrements non anticipés complexifient les projets au risque de les rendre irréalisables.
Parmi les projets de ses étudiants, Valérie Pueyo nous en partage un qui illustre le phénomène. Une association avec un projet d’épicerie solidaire cherche des financements pour racheter un fonds de commerce. Au départ, le projet est jugé « trop simple » par les financeurs. Au fil des dépôts de dossiers, le projet se complexifie et cumule plusieurs objectifs : insertion sociale pour des publics éloignés de l’emploi, formation professionnelle, éducation à des pratiques d’alimentation durable, conseil auprès de professionnels de l’agro-alimentaire, etc. L’association obtient alors d’importants financements sans que la faisabilité du projet ne soit réellement éprouvée. Pendant deux ans, l’énergie des porteurs du projet a entièrement été consacrée aux recherches de financement.
Le paradoxe est le suivant. On a des procédures de financements qui favorisent, en affichage, l’émergence de projets complexes et systémiques, et qui, dans la pratique, s’avèrent être des obstacles à la concrétisation des projets lauréats. On reste dans des approches gestionnaires classiques qui sont aveugles au travail et laissent peu de place à l’innovation sociale et à l’expérimentation Comme nous le confiait Jacques-François Marchandise, cofondateur de l’Association pour la Fondation d’un Internet Nouvelle Génération (Fing) à l’occasion d’une précédente enquête que nous avons réalisée sur la médiation numérique :
« Pour rentrer dans les cases des dispositifs de financement, il faut être dans une logique de massification et répondre à une lourdeur administrative qui ne correspond pas à la subtilité des dispositifs dont on a besoin sur les territoires. Nous devons travailler sur la trajectoire des différents acteurs, les synergies… en d’autres termes non pas sur le contenu des projets, mais sur les terreaux qui les rendent possibles. C’est un travail de dentelle ! On est à l’opposé de la commande industrielle qui est faite aux porteurs de projet. »
Entretien avec Jacques-François Marchandise, réalisé en avril 2021 pour la rédaction de l’Appel à manifestation d’intérêt (AMI) « Outiller la médiation numérique », porté par le Programme Société numérique de l’Agence nationale de la cohésion des territoires (Anct) dans le cadre du plan France Relance.
Les approches gestionnaires privilégient des projets faciles à suivre pour le financeur, des projets qui rentrent dans des cases déjà pré-établies. En somme, ce sont des financements normatifs qui imposent des modes de fonctionnement sans regarder les terreaux existants. Il n’y a peu d’espaces pour les projets réellement innovants qui proposent d’expérimenter de nouveaux modèles juridiques, économiques ou sociaux. Personne ne prend le temps, par exemple, de visiter les candidats ou d’échanger avec les différentes parties-prenantes pour avoir une dimension plus qualitative, plus terrain des dossiers et pouvoir évaluer la maturité des projets, non pas uniquement dans leur conception abstraite – qui peut par ailleurs reposer sur une plume isolée – mais dans leur « chair » organisationnelle : quel ancrage territorial, quel maillage entre les initiatives, qu’est-ce qui fait le lien entre les acteurs, quelles habitudes de travail déjà existantes, sur quoi repose le contrat de confiance entre les différentes parties-prenantes, etc. C’est en ce sens que Valérie Pueyo parle du travail comme d’un verrou : « On ne passera pas au développement durable si on ne prend pas soin du travail et du travaillé ; le travail peut être un réel verrou aux projets de transformation »
[1] « Actions mises en œuvre dans la démarche de transition écologique » In Pierre Chavonnet et Alain Ferron (2022), op. cit., p. 80.
[2] Marc Chastaing (2019), « Réussir un projet de transformation complexe », Les Échos.
[3] « Évaluation de l’efficacité des actions mises en place en entreprise » In Pierre Chavonnet et Alain Ferron (2022), op. cit., p. 88.
[4] « Actions mises en œuvre dans la démarche de transition écologique », op. cit., p. 90.
[5] Entretien avec Valérie Pueyo, réalisé le 9 août 2022.
[6] Ibid.
[7] Cela a bien été documenté pour le secteur associatif : Lionel Prouteau et Viviane Tchernonog, « Évolutions et transformations des financements publics des associations », Revue française d’administration publique, n°163, pp. 531-542.
[8] Entretien avec Jacques-François Marchandise, réalisé en avril 2021 pour la rédaction de l’Appel à manifestation d’intérêt (AMI) « Outiller la médiation numérique », porté par le Programme Société numérique de l’Agence nationale de la cohésion des territoires (Anct) dans le cadre du plan France Relance.
[9] Un travail gagnerait à être conduit sur la typologie des projets retenus et l’homogénéité sociale des lauréats dans le cadre des appels à projets publics.
[10] Entretien avec Valérie Pueyo, op. cit. Voir également les travaux de Serge Volkoff, notamment : Serge Volkoff et Anne-Françoise Molinié (2010), « Quantifier sans broyer ? Les statistiques en santé au travail à la rencontre des analyses cliniques », Travail et santé, pp. 175-188.
Le travail peut s’avérer être un verrou à tous les moments de la vie d’un projet. Ou plus précisément, la non prise en compte des conditions matérielles de réalisation d’un projet au moment de sa conception a des conséquences qui peuvent se répercuter à chaque étape de son opérationnalisation et entraîner de vives résistances. Un des exemples les plus frappants que nous avons rencontré nous a été rapporté par un cabinet de conseil en numérique responsable.
Une des missions du cabinet était d’accompagner un groupe mutualiste dans la mise en œuvre d’une politique ambitieuse de numérique responsable. Une équipe de consultants a travaillé plusieurs mois avec le comité de direction à la définition de cette stratégie, avant de la présenter aux managers, puis à l’ensemble des équipes pour le déploiement. Et là, blocage. Le projet est rejeté en bloc par les équipes opérationnelles. Conclusion des consultants : les équipes ne sont pas matures, elles ne comprennent pas les enjeux de la nouvelle stratégie. Leur proposition : dispenser des formations aux équipes opérationnelles et revenir dans quelques années « en espérant que les mentalités aient changé». L’approche retenue est purement descendante ; à aucun moment, les consultants ne pensent à aller voir les équipes pour les écouter sur leur compréhension propre des enjeux et les raisons de leur rejet. Par défaut, s’il y a une « résistance » au changement proposé, c’est de l’ignorance, de la mauvaise volonté ou de la peur. Bref, c’est de la faute d’individus non rationnels, guidés par leurs émotions. Une condescendance confondante… et pourtant, si courante. Dans un entretien que nous avons mené pour l’Observatoire du BTP, la directrice RSE d’un grand constructeur routier avait déploré la résistance des opérateurs et avait ainsi conclu :
Les directeurs portent le sujet [de la transition écologique], mais c’est compliqué sur les chantiers. Pourtant, on a fait un kit… mais ça ne prend pas. Donc là, on est en train de tout refaire avec de la facilitation graphique pour que ce soit encore plus simple
Cette incapacité à remettre en question la stratégie définie et à donner du crédit aux opérateurs directement concernés par les mesures déployées est symptomatique des approches technocratiques qui font passer l’expertise technique avant la compréhension des facteurs humains et sociaux. Pourtant, pour reprendre une formule de Christophe Dejours, Dominique Dessors et Pascale Molinier, tous trois psychologues du travail : « les gens, en général, les manutentionnaires en particulier, ne sont pas des crétins sociaux ». Dans l’absolu, personne n’est contre mettre en place une démarche responsable et vertueuse dans son entreprise. Mais précisément, les grands plans de transformation n’arrivent jamais dans l’absolu, ils sont déployés dans un contexte spécifique, avec des jeux d’acteurs et de pouvoir singuliers. Comme le rappellent ces trois psychologues du travail dans leur article de référence « Comprendre la résistance au changement » :
« Même lorsqu'un travailleur refuse de porter son casque, même lorsqu'il prend des risques qu'il pourrait éviter, même lorsqu'il est réticent à une campagne de prévention, sa conduite n'est pas absurde, elle a toujours un sens. »
Christophe Dejours, Dominique Dessors et Pascale Molinier (1994), « Comprendre la résistance au changement », Documents pour le médecin du travail, n°58, INRS.
En échangeant avec une des consultantes du cabinet de conseil en numérique responsable, nous nous sommes rendues compte que la stratégie définie avec le comité de direction allait avec un certain nombre d’objectifs qui n’avaient pas été confrontés aux objectifs déjà existants. Comme dans beaucoup de cas, les objectifs s’accumulent au fur et à mesure des projets, et les opérateurs se retrouvent en face d’injonctions contradictoires auxquelles ils ne peuvent répondre. Le plan de déploiement avait été pensé sans regarder la cohérence d’ensemble et la manière dont les employés jonglaient d’ores et déjà avec les contraintes actuelles.
Dans un autre registre, David Irle, consultant en transition écologique, énergétique et numérique auprès du secteur culturel, rappelle que les projets de transition entraînent des changements de métier évidents, qui « peuvent remettre en cause des savoir-faire, et donc des rentes de savoir expérientiel ». Il prend l’exemple du passage des ampoules halogènes aux LED (diodes électroluminescentes) dans le secteur du spectacle vivant. Le rejet a été massif au début. D’abord, parce que les premières LED n’étaient pas au niveau des ampoules halogènes : lumière jugée « moche » et non exploitable sur les plateaux. Mais le facteur déterminant a été le risque identifié par les techniciens spécialisés dans l’halogène de « se faire passer devant » par un jeune qui aura appris à se servir des LED en école.
L’attention portée aux pratiques de travail et à leurs représentations est d’autant plus importante que la souffrance au travail a atteint des seuils critiques, dans tous les secteurs. Le dernier baromètre sur la santé mentale des salariés en France réalisé par OpinonWay pour le cabinet Empreinte Humaine chiffre à plus de 40 % le nombre de salariés en situation de détresse psychologique, c’est-à-dire présentant des symptômes combinés d’épuisement et de dépression Un chiffre qui laisse présager l’ampleur de la détresse psychologique et sociale sur l’ensemble de la population française. David Irle note ainsi qu’en ce qui concerne le secteur culturel, on parle d’un secteur « au bord de l’explosion » :
Le secteur a toujours été en débordement… c’est globalement accepté, mais avec la crise sanitaire, on a atteint de telles proportions que les individus sont au bord de la rupture. […] Le secteur est travaillé par le sens, dans un contexte où la planète ne va pas bien. C’est difficile, et il ne faut pas oublier que la plus grande majorité du personnel a une grosse colère, une grosse frustration. Beaucoup expriment l’envie de faire les choses différemment, mais ils ont l’impression d’être à des endroits d’impuissance, à des postes de simple exécution .
Dans des contextes professionnels et sociaux aussi tendus, les changements ne peuvent pas se décréter d’en haut, sans travailler avec ceux sur qui reposent toute la force de production. Un constat que même un cabinet de conseil comme McKinsey rejoint : « la vérité dérangeante est que la plus grande partie de l’énergie dépensée à vouloir communiquer [sur leur histoire du changement] serait bien plus efficace si on la passait à écouter, au lieu de parler ».
[1] Nous avons repris la définition proposée dans le label numérique responsable porté par le think tank de l’Institut du Numérique responsable (INR).
[2] Propos issus d’un entretien informel avec l’une des consultants lors d’un événement organisé par l’INR.
[3] Yaël Benayoun, Ptolémé Lyon, Domitille Pestre-Careel (2021), « Étude sur la responsabilité sociale des entreprises dans le BTP : Synthèse de la phase d’exploration », Utopies x Observatoire des métiers du BTP. Consultable sur demande.
[4] Christophe Dejours, Dominique Dessors et Pascale Molinier (1994), « Comprendre la résistance au changement », Documents pour le médecin du travail, n°58, INRS.
[5] Ibid.
[6] Entretien avec David Irle, op. cit.
[7] Empreinte Humaine x OpinionWay (2022), op. cit.
[8] Entretien avec David Irle, op. cit.
[9] Scott Keller et Carolyn Aiken (2009), « The Inconvenient Truth About Change Management. Why it isn’t working and what to do about it », McKinsey & Company, p. 4. Citation complète : « Well-intentioned leaders invest significant time in communicating their change story. Roadshows, town halls, magazines, screen-savers and websites are but a few of the many approaches typically used to tell the story. Certainly the story (told in five ways!) needs to get out there, but the inconvenient truth is that much of the energy invested in communicating it would be better spent listening, not telling. »
Le cas des « dé-conversions » agricoles
Dans les deux précédentes sous-sections, nous avons rapidement exploré les risques que pouvaient entraîner les approches « ingénieristes » aujourd’hui dominantes dans deux situations précises : le financement des projets, et la conduite du changement. Deux moments-clés qui déterminent les conditions de possibilité – ou de non possibilité – d’un projet. Dans cette dernière sous-section, nous prenons le sujet un peu différemment, en nous intéressant aux projets de transformation qui ont été financés, qui ont été conduits, qui d’une certaine manière ont abouti, mais dont les porteurs ont décidé d’y mettre fin pour revenir à leur mode de fonctionnement antérieur.
L’exemple qui nous a été partagé plusieurs fois et qui nous semble le plus parlant, est le cas d’agriculteurs qui se sont « dé-convertis », c’est-à-dire qu’ils sont passés à l’agriculture biologique, puis ont fait le choix de retourner, après quelques mois ou années, et malgré les investissements réalisés (achat de matériels, formations, etc.), au système conventionnel. Il y a bien évidemment des raisons conjoncturelles. La filière bio connaît une importante crise . Depuis un an, les prix à la consommation ne cessent d'augmenter ; l’inflation atteint son plus haut taux avec l’alimentaire (+12 % en novembre 2022). L’explosion des prix a des conséquences sur les pratiques d’achat, avec notamment une nette progression de la demande pour les « premiers prix ». Peu soutenue par l’État et la grande distribution, la filière bio est victime d’une baisse brutale de la consommation mesurée à -5%, ce qui n’est pas sans répercussions sur les fermes Néanmoins, les cas qui nous ont été rapportés ne sont pas liés au contexte actuel, et renvoient plutôt à des causes structurelles.
L’agriculture a une place particulière dans la crise écologique. Le modèle dominant conventionnel repose sur une logique de maximisation de la production agricole. Il dépend de l’utilisation d’intrants techniques et chimiques qui rendent possible le contrôle des processus biologiques et une certaine maîtrise des aléas environnementaux. Nous savons aujourd’hui que cette prédation sur la nature a une part de responsabilité dans la crise écologique : dégradation de la qualité de l’air pollution de l’eau et épuisement des sols , sans oublier l’altération conséquente de la biodiversité Crise écologique qui elle-même, en retour, a des effets sur les exploitations ; l’un des plus médiatisé cette année concerne les phénomènes de fortes chaleurs et de sécheresse qui impactent le rendement des cultures et accélèrent la décapitalisation du cheptel français (réduction croissante du nombre de bêtes d’élevage)
L’hypertechnicisation prônée par l’agro-industrie a aussi des conséquences sur la gestion des fermes et les conditions de travail des agriculteurs. Les installations nécessitent d’importants investissements de machines et d’intrants de synthèse (engrais, amendements, produits de protection des plantes, etc.). L’activité est conditionnée à un endettement initial, qui lui-même est conditionné à la productivité et au rendement des fermes. Dans son mémoire de master « Les éleveurs et l’espoir », Théo Boulakia rappelle le poids des banques dans les processus de surendettement des producteurs : « Le banquier ne prête qu'à condition que l'éleveur augmente sa production, augmentation qui fait office de garantie (illusoire) de remboursement. Pour ce faire, celui-ci [l’éleveur] achète aux commerciaux des produits coûteux, qui ne peuvent être remboursés qu'avec une production croissante . » Or, les coûts de production sont difficilement compatibles avec les prix de vente des produits. « Tout cela n’est tenable que par un emprunt continuel » commente Théo Boulakia. En résumé : pour produire, les producteurs doivent investir. Pour investir, ils doivent s’engager à produire plus. Pour produire plus, ils investissent plus encore… et ainsi de suite, jusqu’à ce que les banques craignent pour leurs créances, et que les agriculteurs se retrouvent contraints de liquider leurs activités. Entre les faillites les départs à la retraite et les transmissions qui ne se font pas, en 30 ans, le nombre d’exploitations agricoles a été divisé par deux
Le passage à l’agriculture biologique apparaît comme une alternative intéressante. En limitant l’emploi d’intrants, la filière bio est reconnue plus vertueuse pour l’environnement mais, elle apparaît aussi être plus rentable que la filière conventionnelle. En 2017, l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) publie une importante étude comparative sur la performance économique des fermes bio et des exploitations conventionnelles L’étude se concentre sur trois secteurs : le maraîchage, la viticulture et la production laitière. Et dans les trois cas, les fermes en agriculture biologique enregistrent une meilleure rentabilité, alors même que la productivité est moindre. Différentes explications sont avancées en fonction des secteurs : économies dues à une moindre dépendance aux intrants de synthèse (maraîchage), marges sur les prix de vente (viticulture), aides à l’agriculture biologique (production laitière). Dans les trois cas, la vente en circuits-court, privilégiée, permet aux producteurs d’éviter les marges de la grande distribution (qui sont près de deux fois supérieures pour les agriculteurs en bio que pour le conventionnel ) et de capter une meilleure valeur de la vente de leurs produits. Dans ce contexte, comment expliquer les cas de « dé-conversion » ?
Tout d’abord, le passage du conventionnel au bio est difficile… et long. Il faut compter en moyenne trois ans pour obtenir le label. Pour Sophie Rigondaud, chargée de mission « Futurs bio » à la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique (FNAB) :
« Le passage du conventionnel au bio est un défi car il nécessite de tout revoir sur la ferme : son mode de production mais aussi potentiellement sa commercialisation, son organisation du travail... Il faut « changer de repères ». Les premières années en bio, on peut voir ses rendements diminuer. Si on ne jurait que par le nombre de quintaux qu'on faisait à l'hectare, ça peut être compliqué. »
Entretien avec Sophie Rigondaud, réalisé le 7 septembre 2022.
Cette baisse brutale de rendement est d’autant plus coûteuse qu’elle interpelle les agriculteurs dans leur représentation de ce qu’est un « bon » producteur. En conventionnel, à chaque saison, des commerciaux visitent les fermes pour vendre les intrants nécessaires à la « bonne » productivité de l’exploitation ; c’est un système avec beaucoup de prescriptions, de pressions sur la productivité et de concurrence. Mais c’est un système qui peut être rassurant. Sophie Rigondaud précise :
« Quand on est en conventionnel, les fournisseurs d'intrants accompagnent les pratiques agricoles. Pour l'utilisation des pesticides, on peut avoir des indications sur « quoi mettre, dans quelle quantité, quand ». En bio, c'est une autre approche qui passe par l'observation, la prévention... Le métier change. Il y a moins de prescriptions. »
Entretien avec Sophie Rigondaud, réalisé le 7 septembre 2022.
Et avec le métier, la représentation qu’on en a. Sophie Rigondaud nous donne l'exemple d'agriculteurs qui passeraient au bio seulement pour vendre des quintaux de blé plus cher : « Si ce qui reste important dans le métier, c'est le chiffre – produire beaucoup quelles que soient les conditions de la production – et la propreté des champs – surtout pas de traces d'adventices, certains peuvent ne plus s’y retrouver et faire machine arrière après la conversion. » Le changement de perspective est loin d’être évident. C’est une épreuve qui amène les agriculteurs à relire leur expérience, leurs acquis, leurs croyances. Jean-François Bouchevreau de Solidarité Paysans, association qui accompagne les agriculteurs en difficulté et leur famille, témoigne :
« La plupart s’épuisent en pensant qu’ils pourront sortir du désendettement en travaillant plus. « En travaillant plus, on va y arriver »; ce n’est pas forcément vrai. Souvent, une voie de sortie consiste à diminuer, voire à supprimer une production. Avec une production plus faible, on peut mieux vivre. C’est contre-intuitif. Et la première réaction peut être un rejet, il faut respecter ça et construire ensemble le changement de pratique. »
Entretien avec Jean-François Bouchevreau, réalisé le 14 septembre 2022.
La transition est coûteuse dans le sens où elle aboutit, au-delà des changements techniques, à une évolution des normes professionnelles (ce qui a du sens et qui est important dans l’exercice de son métier), et des valeurs (perception de sa place dans la société). Le cas du passage au bio est paradigmatique . Dans la seconde partie de ce rapport, nous prenons au sérieux ce besoin de changement de perception de soi, de son métier et de sa place dans la société pour mener des projets de transition en renversant la question : est-ce que les changements de représentation et d’imaginaire que l’on commence à ressentir du fait de la crise écologique sont assez puissants pour porter des projets de transition et amener, au-delà des individus, les organisations à changer ?
[1] La présente section a été rédigée en novembre et décembre 2022 ; en mars 2023, la situation est déjà plus stable et le constat à nuancer.
[2] LSA-IRI (2022), « Baromètre exclusif sur l’inflation à la consommation ».
[3] Voir la lettre ouverte des organismes de la filière biologique aux grandes enseignes de la distribution alimentaire publiée le 28 novembre 2022. Pour plus d’information, voir : Violaine Colmet Daâge (2022), « Crise de la bio : les agriculteurs dénoncent l’inaction de l’État », Reporterre.
[4] Liée notamment aux émissions d’ammoniac provoquées par les engrais azotés utilisés en agriculture conventionnelle.
[5] Dus aux nitrates, phosphore et produits phytosanitaires.
[6] Pour une synthèse détaillée, voir : Cour des comptes (2022), « Le soutien à l’agriculture biologique », pp. 16-17.
[7] Voir le communiqué des Chambres d’agriculture publié le 30 septembre 2022. Pour plus d’information, voir : Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) (2020), « Agriculture et sécheresse », dossier.
[8] Théo Boulakia (2019), op. cit., p. 85.
[9] Ibid.
[10] « Exploitations agricoles » In Insee (2020), « Tableaux de l’économie française », Insee Références.
[11] Voir Cour des Comptes (2022), op. cit.
[12] Marie-Sophie Dedieu, Alice Lorge et al. (2017), « Les exploitations en agriculture biologique : quelles performances économiques ? », Insee Références.
[13] UFC-Que choisir (2019), « Sur-marges sur les fruits et légumes bio : La grande distribution matraque toujours les consommateurs ! ».
[14] Entretien avec Sophie Rigondaud, réalisé le 7 septembre 2022.
[15] Ibid.
[16] Entretien avec Jean-François Bouchevreau, réalisé le 14 septembre 2022.
[17] Dans le domaine agricole, ces freins au changement ont été particulièrement bien documentés par Xavier Coquil, ingénieur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE). Voir par exemple : Xavier Coquil (2014), « Transition des systèmes de polyculture élevage laitiers vers l’autonomie. Une approche par le développement des mondes professionnels », thèse d’ergonomie et d’agronomie système sous la direction de Pascal Béguin et Benoît Dedieu, AgroParisTech. Pour une version synthétique et actualisée, voir la vidéo : Xavier Coquil, Patrice Cayre et Audrey Michaud (2021), « La transition agroécologique des systèmes d’élevage : une transformation des façons de faire et de penser nécessitant un renouvellement du rapport aux non-humains », Agreenium, YouTube.